Arnaud Teyssier : « Il faut cesser de considérer l’État comme une charge ! »

Bruno KLEIN/Divergence

Arnaud Teyssier est essayiste et historien. Spécialiste de Richelieu et du Général de Gaulle, ancien collaborateur de Philippe Séguin, il a notamment publié Philippe Séguin, le remords de la droite (Perrin, 2017, réédition poche 2020) et De Gaulle, 1969 : l’autre révolution (Perrin, 2019). Il accorde aujourd’hui un entretien à Critique de la Raison Européenne : partant de la crise du Coronavirus, il dresse une analyse historique et philosophique du rôle de l’État, et s’interroge sur les perspectives de la France après la crise, ainsi que sur l’avenir de l’Union européenne.

Quel est votre ressenti sur la gestion de la crise du coronavirus par l’État ? Est-elle différente de ce qu’elle aurait été par le passé ?

Arnaud Teyssier : Il est trop tôt, bien sûr, pour porter un jugement complet, solidement étayé sur la gestion de la crise. D’autant qu’il faut s’adapter en permanence à une situation qui évolue sans cesse, et où chaque pays observe les autres à cette seule fin. Par ailleurs, le milieu médical s’est déjà beaucoup exprimé à ce sujet, dans des termes qui suffisent à nourrir bien des réflexions et à préparer bien des débats pour « l’après » – des débats que l’on pressent déjà fort ardus… En revanche, il est utile de nourrir l’analyse du présent par l’examen de l’Histoire.

La gestion de la crise est nécessairement différente aujourd’hui : en raison non seulement des circonstances, mais aussi de l’état des techniques et de la psychologie sociale. La grippe espagnole au sortir de la Grande Guerre, la grippe asiatique à la fin des années cinquante – qui fut moins grave que la première mais tout de même assez meurtrière – ont frappé des sociétés habituées à de grandes souffrances collectives, aux privations, à l’inconfort, et bien moins individualistes qu’elles ne le sont devenues.

La médiatisation presque instantanée des faits à l’échelle mondiale – quelle que soit la précision ou l’exactitude des données qui circulent – crée une pression immédiate sur les gouvernements, sans parler des fameux marchés. C’est très exactement cela, la globalisation. Mais la vraie révélation, c’est l’extrême fragilité de nos constructions démocratiques, notamment en Occident : si l’épidémie est d’une grande contagiosité, il reste qu’elle est d’une létalité non massive. Elle suffit pourtant à porter au bord du gouffre nos sociétés développées, avec toutes leurs certitudes sur la pérennité de leurs modèles et sur ces lignes rouges prétendument intangibles qui s’imposaient à l’échelle européenne. Il est vrai que bien des signes précurseurs de cette fragilité existaient, mais on a emballé tout cela dans le phénomène attrape-tout du « populisme », en espérant pouvoir reléguer au fond du placard les interrogations fondamentales sur le devenir du capitalisme – les mêmes en réalité depuis deux siècles.

Quelle est la part attribuable à l’État dans cette meilleure gestion de crise par la Chine, la Corée du Sud ou encore Taïwan ? Les structures étatiques asiatiques ont-elles surclassé les systèmes occidentaux ?

Beaucoup de paramètres interviennent. En outre, la prudence incite à ne pas se fier aveuglément aux données chiffrées dont nous disposons, qui reposent sur des modes de comptage incertains et peuvent représenter pour des Etats un réel enjeu de crédibilité – et de souveraineté – à l’égard des autres pays. Il est cependant raisonnable de penser que des pays disposant de systèmes politiques… autoritaires, dirons-nous pour faire simple (la Chine), ou mieux préparés par leur histoire – et leur situation géostratégique – aux risques majeurs, au danger le plus palpable (la Corée du Sud, notamment) montrent spontanément plus de discipline ou d’organisation. Pour la société française, habituée à des décennies de relative tranquillité – en dépit des difficultés sociales, des tensions communautaires, et bien sûr du terrorisme de masse apparu en 2015 -, la discipline est évidemment moins spontanée ou naturelle. Mais les Etats démocratiques centralisés (ils sont devenus rares) ou qui ont gardé la marque d’un Etat fort, investi d’une réelle autorité, même s’il s’est beaucoup affaibli comme c’est le cas en France, ont sans doute un avantage comparatif par rapport à des pays administrativement plus déstructurés. Mais il serait imprudent d’en tirer déjà des conclusions définitives et absolues : ce sera un élément important à analyser quand la crise sera maîtrisée, même si on peut déjà esquisser des hypothèses.

« Les peuples oublient vite, et les élites aussi quand elles sont guidées par des idéologies ou des pseudo-idéologies comme le néo ou ultra-libéralisme, qui n’a rien à voir avec le libéralisme authentique. Le retour du confort fait vite oublier la fragilité des choses. »

Nombre de commentateurs de l’actualité en appellent à un « retour », une « réaffirmation de l’État ». Les crises majeures aboutissent-elles toujours irrémédiablement à un renforcement de la puissance publique ?

Dans un premier temps, toujours. Les guerres en sont le meilleur exemple, et le monde d’après 1945 en est l’illustration. Mais les peuples oublient vite, et les élites aussi quand elles sont guidées par des idéologies ou des pseudo-idéologies comme le néo ou ultra-libéralisme, qui n’a rien à voir avec le libéralisme authentique. Le retour du confort fait vite oublier la fragilité des choses. Tout l’enjeu de cette crise est là : en dépit de la solidarité très visible qu’expriment les Français et les responsables publics vis-à-vis des soignants – c’est la moindre des choses -, il n’est absolument pas certain qu’on assiste à un véritable examen de conscience ni à une remise à plat de certaines des politiques suivies depuis plusieurs décennies – et pas seulement dans le domaine de la santé. Ce sera intéressant de l’observer.

La force de la grande reconstruction d’après-guerre a une explication : cette réaffirmation de la puissance publique était portée et légitimée par une nouvelle vision, très ambitieuse, de la démocratie – ce qu’Alain Supiot a si bien analysé à travers la Conférence de Philadelphie. Les peuples avaient tellement souffert qu’il fallait réhabiliter la valeur propre du travail humain et organiser la solidarité entre les Etats, et au sein des sociétés – pour la survie même du système capitaliste.

Churchill écrivait lui-même en 1951 : « Pendant la première moitié du terrifiant XXème siècle, toutes les valeurs et proportions ont été bouleversées à un degré tel que la société britannique d’aujourd’hui semblerait étrange et surprenante à ceux qui ont connu l’ère victorienne dans leur maturité. Il est vrai que nous avons décliné comme puissance mondiale. Mais nous avons immensément élargi les fondations de notre vie nationale. Nous avons accompli une révolution politique et sociale plus grande que celle que connut la France à la fin du XVIIIème siècle, sans verser une goutte de sang dans un conflit fratricide. »

Est-il légitime d’attendre de l’État qu’il tienne ce rôle de pompier ?

Oui, c’est la fameuse histoire de l’Etat dit « régalien », entendu de manière extrêmement restrictive, qui devrait aussitôt s’effacer dès le calme revenu (il y a encore des has been de la droite française qui tiennent ce discours en ce moment même). C’est une absurdité totale. Ça ne s’est jamais passé comme ça. Dans le débat public français, la notion de « régalien » est un marqueur qui tient lieu, pour les libéraux ou « néo-libéraux », de frontière entre le domaine d’intervention présumé « légitime » de l’Etat et celui de « la société civile ». Or le propre du régalien c’est qu’il peut – et qu’il doit – toujours reprendre la main tant que sa condition première – la souveraineté – n’a pas fait elle-même l’objet d’un transfert. En réalité, le régalien, au-delà des limites théoriques, posées par des compétences présumées naturelles, est le champ d’intervention que l’Etat – qui n’est pas un pompier, mais le garant qui fait tenir la société dans la durée – est susceptible d’investir ou de réinvestir en fonction des circonstances – celui dont, en tout état de cause, il ne saurait se dessaisir de manière irréversible. C’est évidemment valable pour les périodes de crise grave, mais ça l’est plus encore quand il s’agit de mettre en œuvre les réformes qui rendront possible une guérison durable – ou qui permettront surtout, par des réformes de grande ampleur, de prévenir la survenue d’une nouvelle crise. Ceux qui s’imaginent qu’il suffira, le moment venu, de renvoyer chez eux, précisément, les pompiers, les médecins, les personnels soignants, les policiers, mais aussi tous les agents de l’Etat moins visibles qui contribuent à faire tourner la machine, et qu’on repartira comme avant, sont des esprits bien légers… mais je suis certain qu’il y en a d’ores et déjà pour le penser. Alors que nous sommes en pleine crise, on voit déjà s’agiter des personnalités très en vue de la presse, des milieux économiques, de la politique ou de sa nébuleuse, qui commencent à s’inquiéter du retour conjoint de l’Etat-Providence et du centralisme… on n’est jamais trop prudent !

La réponse étatique aux crises a souvent comporté des limitations, si ce n’est des violations pures et simples, des libertés publiques et individuelles. Ce phénomène est-il historiquement récurrent ? Est-ce concevable en Europe et en France aujourd’hui ? Est-ce souhaitable ? Quels risques cela peut-il comporter ?

Je crois qu’il faut distinguer entre ce qui relève de menaces humaines délibérées et organisées, comme le terrorisme, et ce qui tient aux phénomènes naturels (catastrophes naturelles ou épidémies). Les réponses peuvent être de niveau différent. Il y a aussi une question de proportion dans la réponse, et aussi de durée dans sa mise en œuvre. En France, nous avons divers niveaux de riposte, comme l’état d’urgence (qui a tout de même été utilisé de manière durable après le Bataclan, au point que nous avons élu, en 2017, le président de la République et l’Assemblée nationale sous ce régime), ou l’article 16 qui est la réponse la plus élevée, lorsque « le fonctionnement régulier des pouvoirs publics est interrompu ». L’état d’urgence « sanitaire », établi sans difficulté, est encore un nouveau mode de riposte. Il est évident que les « circonstances exceptionnelles » et les dispositifs qui sont censés les traiter n’ont pas vocation à transformer durablement les conditions de la vie démocratique. Ils sont là pour garantir le salut public en cas de crise. Observons d’ailleurs que le confinement généralisé du territoire est un dispositif certes très contraignant pour les individus – particulièrement pour les personnes isolées ou socialement les plus défavorisées -, mais que les sanctions qui sont appliquées sont bien loin d’être déraisonnables. Nous n’en sommes pas à l’épidémie de choléra de 1832, si magnifiquement décrite par Giono dans Le hussard sur le toit, et qui donna lieu à une surveillance policière et militaire d’une tout autre dureté.

En revanche, il y a tout l’enjeu des nouvelles technologies, et de l’usage durable qui pourrait en être fait au détriment des libertés individuelles. C’est pour cette raison qu’il faut des institutions fortes, capable de contrôler ces dérives. Je ne crois pas du tout, à cet égard, à toutes les fadaises sur la faillite de la démocratie représentative et la prétendue émergence de nouveaux modèles « citoyens ». Quand elle est forte et se respecte elle-même, la démocratie représentative fonctionne, même si c’est une lutte de tous les jours contre la médiocrité humaine. A cet égard, la constitution de 1958 nous a donné des armes très précieuses, en offrant le double ressort de la démocratie directe (référendum) et de la démocratie représentative. Mais la pratique du référendum a été abandonnée, parce que jugée trop risquée pour les pouvoirs en place, et le Parlement a du mal à exister par lui-même.

« Il suffit de revenir à l’essentiel, et de reconnaître à l’Etat son importance et sa fonction première, qui est d’être, selon la formule de De Gaulle, « un système de pensée, de volonté et d’action. »« 

Aujourd’hui, les crises tendent de plus en plus à provenir de forces intangibles : des crises économiques causées par les soubresauts des marchés, virus meurtriers, ou encore catastrophes naturelles se multipliant avec le dérèglement climatique. Le danger a-t-il évolué et, dans ce cas, l’État doit-il lui aussi muter pour s’y adapter ?

S’adapter certainement, mais surtout être pleinement reconnu dans son rôle, sa légitimité et ses missions, avec les personnels et les moyens nécessaires. Et d’ailleurs ces forces intangibles ont toujours existé. Il suffit de revenir à l’essentiel, et de reconnaître à l’Etat son importance et sa fonction première, qui est d’être, selon la formule de De Gaulle, « un système de pensée, de volonté et d’action. ». Voici ce que disait en 1970 – nous étions encore, pourtant, dans le cycle des Trente Glorieuses – Georges Pompidou, président de la République, devant le Conseil d’Etat : « En présence d’intérêts collectifs multiples, le citoyen reste démuni et exposé aux plus graves atteintes. Dès lors, le temps n’est plus où dans un pays tel que le nôtre, l’autorité de l’État pourrait apparaître comme une menace pour la liberté du citoyen, elle en constitue au contraire aujourd’hui la plus solide et la meilleure garantie. Depuis plus de mille ans d’ailleurs, il n’y a eu de France que parce qu’il y a eu l’État, l’État pour la rassembler, l’organiser, l’agrandir, la défendre, non seulement contre les menaces extérieures mais également contre les égoïsmes collectifs, les rivalités de groupes. Aujourd’hui plus que jamais sa force n’est pas seulement indispensable à la nation pour assurer son avenir et sa sécurité, mais aussi à l’individu pour assurer sa liberté. » Qui dit mieux ?

En France, il faut cesser de considérer l’Etat comme une charge, et les agents publics comme des parasites. Evidemment, en ce moment, tout le monde applaudit la bouche en cœur. Mais ce qui est en cause, c’est l’essence même de la démocratie. Car l’Etat unit deux temporalités qui sont constitutives, solidairement, de l’intérêt public et de la continuité de la nation : le politique est soumis au vote, au calendrier électoral, au temps court, car sa légitimité repose sur la confiance renouvelée du peuple – de Gaulle en fera l’éclatante démonstration en avril 1969, en se soumettant volontairement à son verdict sur un projet de révolution administrative ; l’administratif, lui, déploie son action sur le temps long, mais doit se montrer apte, avec une égale efficacité, à assumer des impératifs paradoxaux – planifier l’avenir sur la durée, mais aussi affronter l’urgence, lorsque la nécessité publique requiert son intervention hors des normes constitutionnelles d’usage. C’est pourquoi la confiance que le peuple met en l’administration est de longue portée, elle repose sur son impartialité et sur des garanties qui font des fonctionnaires les serviteurs de la France, mais non des personnes assujetties à un pouvoir éphémère. Entre le pouvoir politique et l’administration, c’est le grand compromis implicite, garant de la pérennité démocratique. Si l’un ne respecte pas l’autre, la démocratie est profondément affaiblie. Oublier cela, c’est ouvrir la voie au chaos. Or cela fait trente ans que le politique donne le sentiment de ne plus respecter l’administration, la prive progressivement des moyens de remplir certaines des missions, souvent stratégiques, qui lui sont assignées : ce qui peut la conduire, de surcroît, à être ensuite mise en cause pour des contradictions dont elle n’est pas responsable.

« L’ordinaire n’est jamais qu’une forme atténuée de l’extraordinaire. Le bonheur et la quiétude des peuples sont des états passagers. La démocratie doit toujours être armée contre les crises. Et cette arme, c’est un Etat fort et respecté. »

Le ver était assez tôt dans le fruit. Je cite toujours avec une certaine délectation ce propos d’Alain Peyrefitte dans Le Mal français, en 1976: « Toute notre suradministration, tout notre centralisme hiérarchique, procèdent d’une confusion inconsciemment mais obstinément entretenue entre les circonstances extraordinaires, où l’autorité doit être une et circuler sans obstacle de la tête aux membres, et la vie ordinaire, où ce système de commandement n’est en rien nécessaire et devient débilitant. L’Etat s’est toujours conduit comme si l’ordinaire n’était qu’une forme atténuée de l’extraordinaire. » Or précisément – quel merveilleux contresens -, c’était cela, la conception gaullienne du pouvoir et de la démocratie. Et c’est encore aujourd’hui la seule qui vaille parce qu’elle a été forgée dans l’épreuve, dans plusieurs grandes épreuves successives : l’ordinaire n’est jamais qu’une forme atténuée de l’extraordinaire. Le bonheur et la quiétude des peuples sont des états passagers. La démocratie doit toujours être armée contre les crises. Et cette arme, c’est un Etat fort et respecté. Il n’y en a pas d’autre.

L’État-nation demeure-t-il un cadre adapté et « performant » pour faire face aux crises qui frappent le monde au 21e siècle ? La France peut-elle, dans le cadre européen, encore pleinement agir en tant qu’État-nation ?

Nous en avons la démonstration éclatante aujourd’hui, où, malgré quelques initiatives ponctuelles très remarquables, l’égoïsme national règne en maître. C’était assez prévisible. Mais tout le monde pointe le manque de cohésion et de solidarité au sein de l’Union européenne. Je ne sais pas si l’Etat-Nation est encore adapté et « performant » (mot intéressant car il renvoie au « New public management » dont on voit aujourd’hui certains effets ravageurs), mais nul ne peut contester désormais son rôle absolument vital, sa capacité sans égale de mobilisation des énergies. Le cadre européen doit être complètement repensé, au sens où l’entendait Alain Supiot dans une interview récente donnée à Alternatives économiques : « La diversité des nations, des langues et des cultures n’est pas un obstacle, mais bien au contraire le premier atout dont dispose l’espèce humaine à l’heure de l’anthropocène. Mais cet atout suppose pour être joué l’établissement d’une certaine solidarité entre les nations. » Il ajoute : « Mais il faut bien admettre que cet espoir est suspendu à la capacité des « élites » politiques, économiques et intellectuelles de se remettre en question, de faire retour sur elles-mêmes lorsqu’elles ont engagé leurs semblables dans une voie qui se révèle mortifère. Or cette capacité ne se manifeste guère que face à la catastrophe. » C’est vraiment l’un des enjeux décisifs de cette crise : l’Europe finira-t-elle par se disloquer, victime de son impuissance collective et de ses contradictions, ou sera-t-elle capable de repartir sur des bases nouvelles, plus politiques, plus solidaires, plus ambitieuses ? C’était l’idée de De Gaulle au début des années soixante, avec l’Europe des Etats. Face à des phénomènes qu’il sentait venir, même s’il ne les appelait pas encore « mondialisation », il écrivait dans les Mémoires d’Espoir que les liens entre les pays européens étaient si anciens et si puissants qu’ils devraient aboutir un jour à une confédération, au terme d’une coopération sans cesse élargie autour des grands intérêts communs – mais acceptée par les peuples. Il avait même proposé, dès septembre 1960, un référendum européen solennel « de manière à donner à ce démarrage de l’Europe le caractère d’adhésion populaire qui lui est indispensable ». Mais il avait aussi perçu la profonde équivoque de la mécanique déjà engagée et qui, partant d’une vision purement économique, devait conduire, dans certains esprits, à la substitution totale et définitive d’une souveraineté européenne unique, totale, mais sans visage et sans âme, aux diverses souverainetés nationales. Le grand débat européen qui n’avait jamais eu lieu, Philippe Séguin l’avait pourtant imposé en 1992 pour la ratification du traité de Maastricht, car il était évident alors qu’un point de non-retour était sur le point d’être franchi. Approuvé du bout des lèvres par les Français, le traité et ceux qui ont suivi n’ont pu aboutir qu’à la situation actuelle : le sentiment, en France et ailleurs, que les gouvernements ont transféré déjà une large part de leur souveraineté pour faire face aux défis du monde, mais qu’aucune souveraineté européenne réelle n’a pris la relève. Le pouvoir n’a pas été transmis, il s’est dilué, dissous, évaporé, tout en produisant une multitude de pouvoirs sans véritable contrôle. Il est peut-être temps de regarder les choses en face : peut-on espérer fabriquer un vrai pouvoir européen souverain – c’est-à-dire puissant et libre – à partir d’une autre réalité que les Etats-nations, qui restent en nos temps troublés le seul vrai lieu de la démocratie, la seule garantie de l’adhésion des peuples, le seul refuge contre les explosions identitaires, le seul antidote enfin contre la dictature du chiffre, de la norme et de l’abstraction ?

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