Max-Erwann Gastineau: « L’illibéralisme d’Europe centrale repose sur une critique démocratique du libéralisme »

De gauche à droite: le Président du PiS polonais Jarosław Kaczyński, le Président du Conseil des ministres polonais Mateusz Morawiecki et le Premier ministre hongrois Viktor Orbán

Max-Erwann Gastineau est rédacteur en chef des pages Politique de la revue Limite et contributeur au Figaro Vox. Le Nouveau Procès de l’Est, paru en septembre dernier aux Editions du Cerf, est son premier essai. Un entretien réalisé par Joachim Imad, président de «Critique de la raison européenne».

Vous insistez longuement sur la spécificité des nations d’Europe centrale. À quoi cette spécificité tient-elle selon vous ?

Les éditions du Cerf 

Max-Erwann Gastineau: Cette spécificité tient d’abord à la géographie des lieux. Coincée entre l’Allemagne et la Russie, l’Europe centrale est un pont entre deux rives ; un conglomérat de petites nations vacillantes mais résistantes, battant le flux des influences qui, depuis la Renaissance, ont trempé la plume du poète dans le feu de la résistance au péril ottoman ; depuis la Réforme, cousu de rites et de mots une piété filiale valorisant l’ancrage national et la culture populaire ; depuis la chute des empires aux XIXème et XXème siècles, cultivé l’unité spirituelle du Vieux continent ; depuis le rideau de fer, opposé à homo sovieticus et à ses velléités transformatrices les limites anthropologiques de l’homme ordinaire, « encombré du passé » (Czeslaw Milosz).

Contrairement à la France, archétype de la nation bâtie par un Etat, les nations d’Europe centrale se sont construites sans Etat, voire contre l’Etat (impérial ; autrichien, russe, allemand, ottoman…), dans la peur de disparaître des cartes et de l’imaginaire collectif. Comme l’écrit le grand poète István Bibó, dont la statue trône sur les rives du Danube, non loin du Parlement de Budapest : « parler de la mort de la nation ou de son « anéantissement » passe pour une phrase creuse aux yeux d’un Occidental (…). Alors que pour les nations d’Europe de l’Est, c’est une réalité tangible ». Ainsi la culture, la langue, la religion… tout ce qui donne sens et substance à l’appartenance nationale ne forme-t-il pas le pensum de l’ordre établi, mais l’héritage fragile de tout un peuple, le matériau de la cohésion sans laquelle la nation n’aurait pu résister à l’orage des siècles, à l’imperium de puissances tutélaires et totalitaires.

Convaincue de former les diverses tours d’une cité assiégée, constamment menacée tant dans sa liberté que dans son être, l’Europe centrale est moins que sa grande sœur occidentale hantée par le souvenir de la Seconde Guerre mondiale et la crainte du retour du nationalisme que par celui de la Guerre froide et du retour de l’impérialisme. En témoigne ce discours de Viktor Orbán, prononcé à l’occasion du soixantième anniversaire de l’insurrection populaire de 1956 contre le pouvoir soviétique : « [Depuis le départ des troupes soviétiques en 1989], jamais nous n’aurions pensé que nous aurions de nouveau avoir affaire à un pouvoir qui cherche à nous couper de nos racines nationales », à « une nouvelle force homogénéisatrice » ; renvoyant dos à dos homo sovieticus et « homo bruxellicus », héraut du nouvel empire libéral européen ; d’une humanité post-politique, émancipée de ses aspérités héritées – nationales, culturelles, éthiques, spirituelles.

Vous expliquez dans votre ouvrage que l’Europe occidentale doit trouver dans l’Europe centrale les conditions d’un sursaut politique et civilisationnel. Qu’est-ce que le regard vers l’Europe centrale peut nous apporter aujourd’hui ?

Après la crise économique de 2008 et celle des migrants de 2015, qui révélèrent l’impuissance des élites européennes, la montée de l’islamisme et la nécessité de préserver repères et frontières, les nations de Višegrad ont appelé la vieille Europe à sortir de sa léthargie et à s’interroger sur le sens de son projet.

Qu’est-ce que l’Europe ? Un empire en devenir, appelé à se projeter dans la réification de « valeurs » abstraites, sanctionnées sous l’absolution des prétoires, ou l’accouchement d’un terreau civilisationnel dont les nations composeraient les diverses modalités d’existence ? Loin de nous ramener aux heures les plus sombres de notre histoire, ces questions existentielles invitent à redécouvrir l’essentiel. Toute société suppose un « nous », un héritage collectif sans lequel la délibération, prélude à la décision, ne pourrait avoir lieu et faire autorité. « Pour laisser à chacun une sphère privée de décision et de choix, affirmait Raymond Aron dans son dernier cours au Collège de France, encore faut-il que tous ou la plupart veuillent vivre ensemble et reconnaissent un même système d’idées pour vrai, une même formule de légitimité pour valable. Avant que la société puisse être libre, il faut qu’elle soit.» Le grand sociologue français savait que faute de cohésion intérieure, l’impuissance politique guettait les démocraties ; que privée de grands projets, de volonté d’indépendance, de survivre à son voisin ou de le dépasser, la démocratie était menacée de désagrégation, par un processus de non-adhésion, d’autodissolution, chacun finissant d’agir d’abord pour lui-même et dans l’indifférence à la Res publica. Il savait que la plus grande menace qui pesait sur la démocratie n’était pas tant le désir de lui substituer un régime autoritaire que l’individualisme, l’affirmation d’un individu pur, délié de toute loyauté supérieure, comme celle le reliant à la nation.

La fin de non-recevoir que nous opposons aujourd’hui aux petits États d’Europe centrale n’est pas l’expression d’un pouvoir retrouvé, fort des leçons tirées de l’histoire ; encore moins le prélude à l’avènement d’un réarmement moral et intellectuel face aux diverses menaces qui pèsent sur le devenir du Vieux continent. Elle est la preuve de notre difficulté à concevoir le caractère fondamentalement tragique de la condition humaine. Or c’est justement parce que tout ce à quoi nous tenons peut disparaître, mourir d’inadvertance, telle la charpente d’une cathédrale millénaire, que l’Europe doit intégrer les aspects agissants de la psyché centre-européenne, redevenir le continent de la tragédie ; comprendre que la liberté n’est pas une fin en soi mais un sacerdoce, un appel à ne pas oublier avec Valéry « qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie » et que le passé, précisément parce qu’il vient du passé, a besoin de défenseurs, de révoltés contre la désinvolture pour pouvoir transmettre ses trésors et inscrire les hommes dans une continuité historique riche de sens.

L’illibéralisme est, selon votre expression, « un objet politique non-identifié, mal défini » chez nous. Pourriez-vous clarifier ce concept et les reproches qu’adressent les dirigeants de ces pays à l’Europe Occidentale et à la démocratie libérale ?

Comme son nom l’indique, l’illibéralisme est né en réaction… au libéralisme, au tout-marché des années 1990 ; années de transition qui ont vu les États postcommunistes se fondre corps et âme dans le moule importé de la démocratie libérale occidentale. Dès cette époque, sous l’impulsion d’Orbán, le parti conservateur (le Fidesz) ferraille contre la privatisation des entreprises publiques, le passage de l’économie nationale sous pavillons étrangers (allemands notamment), développe un discours critique à l’égard des « démocraties de marché », qui ont abouti à l’atomisation du corps social, à la domination des anciens apparatchiks du Parti communiste, reconvertis en sociaux-libéraux bon teints. En 2006, Orbán pose les termes d’un nouveau clivage. Désormais, dit-il, il faudra choisir « entre la solidarité et le capitalisme sauvage, entre le passé et le XXIe siècle ».

Plus fondamentalement, l’illibéralisme qui s’affirme en Hongrie et en Pologne repose sur une critique démocratique du libéralisme. Chose que nous peinons à concevoir à l’Ouest autrement que sous l’angle de la « dérive ».

Dans l’Europe post-hitlérienne, marquée par les horreurs de la guerre, libéralisme et démocratie sont inséparables ; le libéralisme culturel – le respect des différences et des minorités – et le libéralisme constitutionnel – l’Etat de droit – tempérant le volontarisme du politique, qui ne se rapproche jamais tant des eaux troubles de l’autoritarisme que lorsqu’il prétend correspondre aux aspirations populaires. Dans cette acception des choses, la démocratie vise moins l’action que la protection des droits et des libertés, moins la décision que la cohabitation d’options philosophiques antagonistes. Conjuguant l’impuissance collective à l’atomisation de la société, la démocratie libérale trahirait, selon ses opposants « illibéraux », la vocation même de la démocratie : représenter et servir la nation, pris comme un tout dont la volonté est fonction de la cohésion de l’ensemble social.

Lorsque Viktor Orbán affirme que « la démocratie libérale s’est transmuée pour devenir une « non-démocratie libérale», que nous dit-il ? sinon qu’en Europe il y a le libéralisme – le primat du juridique sur le politique et de l’individu sur la société – mais pas la démocratie, au sens de ce régime à travers lequel un peuple, par l’intermédiaire de ses représentants, conserve l’active maîtrise de ses destinées. Après tout, le Général de Gaulle n’avouait-elle pas lui-même confondre la démocratie avec la souveraineté populaire ?

Au fond, les nouveaux régimes illibéraux – démocrates mais non-libéraux – reformulent la question politique fondamentale : « quel est le meilleur des régimes ? » Et y répondent, en affirmant qu’aucune réponse universelle à cet énoncé n’est recevable. Diversité culturelle oblige, chaque peuple doit, en fonction de son histoire, se doter d’institutions et de modèles de développement propres, conformes à sa « personnalité ».

Dans quelle mesure l’Europe centrale a-t-elle cédé aux sirènes de l’illibéralisme aujourd’hui ? Il y a-t-il tout de même des fractures entre ces pays et au sein de ces pays ? Si oui, entre quels camps ?

L’illibéralisme a été pensé et mis en œuvre en Hongrie, avant de faire des émules en Pologne. On ne peut en dire de même pour la République tchèque et la Slovaquie ; deux pays qui respectent les normes établies de la démocratie libérale. Malgré ces divergences, les nations du groupe de Višegrad ont su faire preuve de leur unité, notamment lorsqu’il s’est agi de s’opposer à la candidature de Frans Timmermans (chef de file des sociaux-démocrates lors des dernières élections européennes et protagoniste du déclenchement des procédures de sanction à l’encontre de la Pologne) à la présidence de la Commission européenne. En témoigne la réaction du président du gouvernement libéral tchèque, Andrej Babis, ouvertement opposé à cette personnalité portant « une perception négative » de la région.

En Hongrie et en Pologne, comme d’ailleurs en Europe occidentale, le clivage idéologique recoupe les disparités sociales et géographiques. Les villes moyennes et les campagnes votent conservateurs. Les grandes villes à un degré moindre et, plus souvent, pour l’opposition libérale (centre-gauche). Pensons à la création récente du pacte des « villes libres » réunissant les exécutifs municipaux des capitales d’Europe centrale – Budapest, Varsovie, Bratislava et Prague -, tous composés de coalitions ouvertement « progressistes » et « anti-populistes ».

Vous débutez votre premier chapitre sur la condamnation de la politique de Viktor Orban par le Parlement européen. Que nous révèle cet évènement sur le devenir de l’Europe et sur notre rapport à l’État de droit et aux droits de l’homme ?

Au lendemain de la chute du Mur, les ex-dissidents d’Europe centrale, tels Vaclav Havel, dépeignaient l’Union européenne comme un monstre froid, mercantile et bureaucratique, à qui « il manque une dimension spirituelle, morale ou émotionnelle ». Ce temps est révolu. L’Europe a désormais une dimension spirituelle, des « valeurs », listées dans les articles de ses traités, et tient à le rappeler. La convocation au Parlement européen de la politique et, derrière elle, de la personne de Viktor Orbán marque cette évolution ; l’affirmation d’une Europe institutionnelle toujours plus désireuse de conditionner la souveraineté des États au respect des canons du nouvel ordre spirituel dont elle se veut porteur.

Au nom des droits de l’homme sécularisés en droits fondamentaux, l’Europe s’est dotée d’une nomenklatura judiciaire qui, d’années en années, étend son emprise. De la constitutionnalisation des traités à la croissance exponentielle de la jurisprudence des cours de justice, en passant par le « dialogue des juges » (entre juridictions nationales et supranationales) ou le développement de la « question préjudicielle » – qui permet aux juridictions nationales de poser des questions à la Cour de l’Union européenne de justice (CUEJ) sur l’interprétation à donner à des dispositions contenues dans le droit européen -, un processus de liquéfaction des spécificités juridiques nationales s’accélère, plonge les communautés humaines dans le grand bain du juridisme, désinstituant le politique de son pouvoir de prescription par l’instauration du primat du droit sur la loi, du juge – gardien de la coexistence pacifique des différences et des différends – sur le législateur.

L’Union européenne, c’est Napoléon sans les armes. Le code civil pour tous, sans effusion de sang. Un « empire non-impérial », comme la définissait l’ancien président de la Commission européenne José Manuel Barroso, qui impose sa discipline non par la force mais par le droit. Ainsi ne peut-elle que craindre l’avènement de majorités cherchant à court-circuiter le « dialogue » qu’elle institue avec les juges nationaux, comme en France où, depuis 2011, la Cour de cassation recommande aux juges de se référer à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), « de préférence aux lois nationales » (sic). Ainsi ne peut-elle que s’opposer à l’avènement de forces politiques pour qui la démocratie repose, avant tout, sur la volonté populaire et qui, en vertu de ce principe, entendent reprendre la main sur le pouvoir judiciaire. Non pour «  supprimer les libertés fondamentales, mais pour les soumettre à l’intérêt de la Nation, seul juge du bien commun », précise Jean-Paul Jacqué, professeur au Collège de Bruges. Non pour remettre en cause l’Etat de droit, mais pour le « renationaliser » ; rappeler avec le grand juriste Alain Supiot que le droit n’est pas neutre, ne tombe pas du ciel de l’abstraction, mais « repose sur des croyances fondatrices », un socle éthique implicite, une somme d’a priori partagés. Le droit n’est pas à lui-même son propre fondement. Il ne régit pas les canons de la vie commune tel un instrument agissant sur un matériau d’autant plus malléable qu’il reproduirait les cadences de notre étonnante ingénierie. Il découle d’un ordre antérieur qui le rend possible et en surdétermine le contenu.

Dans la nouvelle loi fondamentale hongroise votée en 2011, les droits fondamentaux sont consacrés mais sont présentés comme « individuels ET collectifs ». A l’opposé de la « constitution invisible » qui depuis 1990 déterminait la nature de la démocratie hongroise à partir de principes tirés de la jurisprudence de la Cour suprême, elle donne un contenu substantiel à la nation. A l’opposé de l’immense majorité des constitutions occidentales, neutres sur le plan culturel, elle évoque les racines chrétiennes de la Hongrie, définit le mariage comme « une union librement consentie entre un homme et une femme », vise à protéger les « institutions chères », comme la famille, explique László Trócsányi, ancien ministre de la Justice entre 2014 et 2019, et à « veiller à la cohésion de la société ».

Contre le constructivisme judiciaire qui façonne un peuple à partir de principes fondés ex nihilo, au mépris de la substance des contextes nationaux, un nouveau conservatisme se fait jour. Reprenant à son compte la critique de Burke des droits de l’homme en général, il oppose les traditions de l’homme en particulier, qui reçoit sa sensibilité, ses croyances et ses modèles de son inscription dans une société donnée.

On entend souvent que les populistes sont forts dans l’opposition mais incapables de gouverner une fois au pouvoir. L’Europe centrale apporte-t-elle selon vous un démenti à cette thèse ?

Les succès électoraux des dirigeants « populistes » hongrois et polonais tiennent d’abord à un discours, valorisant la nation et les traditions populaires, et à des politiques économiques et sociales formant les termes d’un « conservatisme compassionnel », selon l’expression de Jacques Rupnik, destiné aux « laissés-pour-compte » des années de transition ; aux régions périphériques et rurales oubliées des élites urbaines.

Toute la politique mise en œuvre par Viktor Orbán peut être lue à l’aune de ce conservatisme ; analysée comme l’expression d’une volonté, celle de donner à la nation les moyens de défendre ses intérêts et de renforcer sa cohésion. Entre 2010 et 2015, sa politique économique a permis de sortir le pays de la crise de 2008, amplifiée par l’effondrement du Forint (la monnaie nationale), qui fit suite au retrait par les banques occidentales, propriétaires des banques de l’Est, de l’ensemble de leurs avoirs. Après le tout-État des années communistes (1950-1980), le tout-Marché des années libérales (1990-2010), une troisième voie s’est faite jour, un « capitalisme d’Etat » s’est institué ; organisant la baisse des prix administrés, augmentant les revenus de la Fonction publique, la fiscalité pesant sur les grandes banques (toutes étrangères) et l’aide aux PME, « magyarisant » l’économie – par la nationalisation d’entreprises stratégiques (dans les secteurs de l’eau, de l’énergie…) –, abaissant le taux directeur de la banque centrale (douze fois entre 2012 et 2014), afin de dynamiser la demande intérieure.

Ce volontarisme politique, facilité « par la concentration, dans les mains du gouvernement, de tous les leviers de la politique économique (…) et de tous les instruments monétaires », détaille un rapport du Sénat publié en 2014, va permettre à la Hongrie de rembourser par anticipation la dernière tranche de sa dette contractée auprès du FMI en 2009. Avec une croissance de 4,8 % en 2018 et un chômage à son plus bas niveau historique, Budapest a su développer un modèle économique propre, salué comme digne d’inspiration par Henri Malosse, candidat écologiste aux dernières élections européennes (5ème sur la Liste Urgence Ecologie conduite par Dominique Bourg), lorsqu’il était encore président du Conseil économique et sociale européen (2013-2015).

Intéressant de noter sur ce point que les élections de 2014 – premières du nom après le changement de régime – ne se sont pas jouées sur l’immigration (thème qui n’apparaîtra qu’après la crise des migrants de 2015) mais sur l’économie ; la menace que représentait, d’après Orbán, le retour de la gauche libérale, d’un gouvernement formé par le « grand capital international » (sic).

Le volontarisme du Fidesz a aussi inspiré les conservateurs polonais du parti Droit et Justice (PiS). Rappelons qu’après l’abaissement de l’âge de la retraite (65 ans pour les hommes, 60 ans pour les femmes), le développement massif des aides familiales, la gratuité des médicaments pour les plus de 75 ans, la taxation des institutions financières, la renationalisation de certaines banques et la volonté de « repoloniser » une économie elle aussi passée dans les années 1990 sous contrôles étrangers, les dirigeants du PiS ont persisté et signé lors des Législatives de 2019, plaçant leur campagne sous les auspices d’une promesse : créer un «État providence à la polonaise». Pure gabegie budgétaire dans un contexte électoral favorable à toutes les démagogies ? La politique sociale généreuse des conservateurs, qui a permis à des milliers de familles de sortir de la pauvreté, n’a nullement entamé les réserves de l’économie polonaise. En septembre 2019, le chômage était à son niveau le plus bas depuis la chute du communisme (5,1 %).

Vous faites référence dans votre ouvrage au texte de Milan Kundera L’Occident kidnappé. Kundera oppose dans celui-ci l’Europe à la Russie, les considérant comme deux civilisations distinctes. Comment qualifieriez-vous aujourd’hui les rapports entre les pays d’Europe centrale et la Russie ? Ces pays en ont-ils fini avec les traumatismes de l’histoire ?

Les pays d’Europe centrale n’ont pas tous le même passif avec la Russie, et donc les mêmes relations avec Poutine. En Pologne, l’ « ogre russe » continue de surdéterminer les représentations collectives et les choix géostratégiques. La donne est différente en Hongrie où les relations avec Moscou sont plus structurées, laissent place à une coopération renforcée (économique, spatiale…) sur fond de connivence idéologique. Il existe un lien théorique évident entre la démocratie illibérale promue par Orbán et la « démocratie souveraine » théorisée par Vladislav Sourkov dans les années 2000 (pour doter Russie Unie, parti du président Poutine, d’une colonne vertébrale « conservatrice »), qui oppose aux Etats faibles, dominés par des intérêts étrangers, les Etats forts, indépendants et arrimés à un système institutionnel basé sur des fondements démocratiques et tenant compte des traditions nationales.

Dans son ensemble, l’Europe de Višegrad continue de voir la Russie avec méfiance et, à rebours, l’OTAN comme un vecteur de stabilité. Et ce n’est pas le « en même temps » géostratégique d’Emmanuel Macron (favorable à une « Europe de la défense » et, en même temps, à une Alliance atlantique confortée) qui y changera quoi que ce soit. Pourquoi la Pologne parierait-elle sur une hypothèse (l’Europe de la défense) qui n’a, de plus, nullement l’intention de changer l’existant (la domination américaine sur l’Europe) ?

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