Qu’est-ce que « Critique de la raison européenne » ? –


Caspar David Friedrich: « Les Ages de la vie », 1834.

Dans un entretien effectué quelques heures avant son assassinat, Pier Paolo Pasolini transmettait à la postérité la confession suivante : « Le refus a toujours constitué un rôle essentiel. Les saints, les ermites, mais aussi les intellectuels, le petit nombre d’hommes qui ont fait l’Histoire sont ceux qui ont dit non, et non les courtisans et les valets des cardinaux. »

Ce même refus de la fatalité nourrit aujourd’hui notre engagement contre ce que nous considérons comme les maux de notre pays : l’effacement du politique et sa dépendance croissante aux forces économiques, l’aggravation de la fracture sociale, le développement de séparatismes culturels menaçant l’unité nationale et l’affaiblissement de l’influence de la France dans le monde. Alors que nos dirigeants, plutôt que de répondre aux problèmes des Français, préfèrent persévérer dans la défense d’options politiques ayant échoué par le passé et se montrent obsédés par des problématiques de court terme, nous croyons que cette situation n’a rien d’inexorable. Au moment où le peuple français n’entend pas sortir de l’histoire et s’abandonner à la force des choses, nous souhaitons, à notre modeste échelle, nous tenir à ses côtés en alimentant le débat et en proposant des réflexions sortant du périmètre de la respectabilité que la classe dominante entend définir. Car dans l’attente d’un débouché politique digne de ce nom, une résistance intellectuelle et un discours critique s’imposent.

Cette résistance à l’esprit du temps est d’abord sémantique. De nombreux concepts clés, à l’instar du progrès, de l’autonomie et du libéralisme, à force d’être galvaudés et instrumentalisés, ont perdu leur sens profond. Nous estimons que le mot « souveraineté » en fait partie. Loin d’être une injure ou un archaïsme dont il faudrait s’affranchir, ce concept est pour nous essentiel. C’est pourquoi nous revendiquons le « souverainisme intégral ». Contre l’idéologie post-nationale et l’air du temps, nous pensons que la France doit renouer avec sa tradition séculaire d’indépendance et porter une voix singulière dans le monde. Contre une démocratie représentative qui n’a de démocratique et de représentative que le nom, nous croyons à la souveraineté populaire, et donc à la réappropriation par le peuple français des moyens lui permettant de décider collectivement de son destin. Et ce sur un grand nombre de questions qui tendent à s’extraire de la délibération publique, à l’instar de la politique économique, de l’écologie, de l’immigration ou bien de son corollaire l’intégration. Enfin, contre la fabrique du consentement organisée par le système médiatique et contre le déclin de l’intelligence produit par le spectacle ambiant et la destruction de notre système éducatif, nous voulons réhabiliter la souveraineté des individus. Sans elle, la démocratie tend à dégénérer en gouvernement des impotents et des imbéciles.

Notre objectif est également de proposer des contenus visant à prendre du recul et à se défaire de l’immédiateté tant nous pensons que cette dernière constitue l’un des grands dangers de notre époque. Et aveugle en effet beaucoup d’entre nous sur la nécessité d’un projet global. Celui-ci doit prendre acte de l’unité du libéralisme et proposer une résistance à ses multiples avatars : soumission du politique aux intérêts privés, marchandisation de tous les domaines de l’existence, transformation de l’environnement de l’homme en un désert, ethnocentrisme du présent, culte de l’interchangeabilité, économicisme.

Nous estimons enfin que la souveraineté, qui est un moyen et non pas une fin, ne peut subvenir à tous les besoins de l’âme et se suffire à elle-même. Alors que l’utilitarisme triomphe et que les humanités apparaissent frappées d’obsolescence, il nous importe d’accorder une place de premier plan à l’art, à la défense des trésors hérités du passé et à la préservation de la beauté du monde. L’homme n’est pas un être autoconstruit, extrait de toute communauté de destin et uniquement soucieux de problématiques matérielles : sa fonction d’héritier et de passeur doit donc être défendue.

Telles sont, depuis sa création en 2014 à Sciences Po, les raisons d’être de « Critique de la raison européenne ». Par ce site, nous continuerons à poursuivre ces objectifs et espérons intensifier notre activité, sans moyens financiers et à titre entièrement bénévole, dans une indépendance politique totale. Lire, écouter et partager sont les meilleurs moyens de nous soutenir.